Dans ma précédente chronique, je m’interrogeais sur la possibilité d’être coach ou consultant sans formation en sciences sociales et je concluais plutôt par la négative. Dans les commentaires qui ont suivi sa publication, quelques interlocuteurs m’ont demandé si je pensais qu’il en était de même pour la fonction de manager. J’y réponds.
Et ma réponse est un peu différente de ma précédente.
Il y a naturellement d’excellents managers qui n’ont pas suivi le moindre cours de sociologie ou d’anthropologie. Leur expérience ou leur capacité d’analyse ont suffi à faire d’eux des individus qui comprennent rapidement le contexte et les enjeux de l’organisation dans laquelle ils sont insérés. Leur métis (sagesse, expérience, ruse) leur permet de saisir le moment et d’adopter la bonne attitude, le bon comportement et de prendre la bonne décision. Mais combien sont-ils ?
Nombre de managers ne disposent pas de cette qualité, pas plus qu’ils n’ont pu bénéficier d’une formation ad hoc; ce qui peut provoquer des dégâts considérables dans les organisations qu’ils sont censés diriger ou accompagner.
Alors, si l’on n’est pas gratifié par les dieux d’un sixième sens managérial et que l’on a pas encore suivi de formation idoine, il ne reste plus qu’à envoyer des armées de managers en fonction ou en devenir dans des formations dans telle ou telle Haute Ecole ou Business School! On leur enseignera les fondamentaux du management et on les sensibilisera aux sciences sociales et tout ira bien.
C’est là que cela part en couille
Si seulement c’était aussi simple !
Si vous cherchez dans votre moteur de recherche, ou votre IA préférée, « management » et « social sciences » (il faut le faire en anglais pour avoir le plus large spectre) vous allez tomber sur moults références à des formations et à des revues scientifiques dont certaines sont excellentes. (Malgré ma méfiance à l’égard de la conception contemporaine du leadership, il faut relever la grande qualité du « Leadership Quartely Journal ».) Le management est une science sociale jeune qui s’est construite sur la sociologie, la psychologie, la psychologie sociale, l’anthropologie, l’économie. Mais combien de ces disciplines plus anciennes et mieux établies soutiennent-elles encore la discipline ? En d’autres termes, le management enseigné est-il encore un science aujourd’hui, alors même que ses fondements sont de plus éloignés de la rigueur que l’on est en droit d’attendre d’une science sociale (théorie, méthode, concepts, validation empirique etc.) ?
Nous ne trouverons malheureusement pas de réponse quantitative à cette question. Nous en sommes réduits à fait du qualitatif.
Premier constat, le monde académique diffuse de plus en plus des enseignements de management plombés par les pseudo-sciences, voire l’ésotérisme. On ne fait de moins en moins la différence entre une théorie et une approche solides et le bullshit. Pire, on le diffuse. C’est désespérant.
Deuxième constat, les revues généralistes à prétention scientifique, comme la Harvard Business Review, publient des articles dont la méthodologie est complètement pêtée à grands coups de promesses assénées avec d’autant plus de force que le protocole d’étude est à la ramasse. Comme cet article qui tente d’expliquer pourquoi les équipes dirigeantes faillissent, sans faire appel à un aucun concept, aucune théorie ou résutats d’études en psychologie, sociologie des organisations ou psychologie sociale. Le numéro est réalisé sans trucage…
Plus largement, ces revues et nombres d’ouvrage de management populaires (les ouvrages de management que vous trouverez dans les kiosques d’aéroport) sont victimes de défauts rédhibitoires qui témoignent de l’éloignement méthodologique et disciplinaire des sciences sociales comme :
- Biais du survivant : Les études de cas mettent en évidence des organisations qui réussissent tout en ignorant les défaillantes qui ont utilisé exactement les mêmes stratégies.
- Généralisation abusive : Des règles de gestion générales sont souvent dérivées d’un petit échantillon non aléatoire de dirigeants d’entreprise d’élite.
- Rationalisation rétrospective : Les entretiens et les reconstructions s’appuient sur des souvenirs biaisés des dirigeants expliquant les succès après coup.
- Causalité contre corrélation : Les articles présentent souvent des observations corrélatives comme des relations de cause à effet.
- Simplification excessive : Les dynamiques organisationnelles complexes sont réduites à des cadres accrocheurs et en plusieurs étapes qui manquent de nuances.
Troisième constat, les formations managériales délivrées par les Hautes Ecoles et les Business Schools se ressemblent de plus en plus, victime du phénomène bien connu de l’isomorphisme institutionnel. Y enseigne-t-on encore des textes classiques du management (Mintzberg), des sciences décisionnelles (March, Simon) , de la sociologie des organisations (Crozier), et de la sociologie (Goffman, Boudon) ? Non. On y bourre le crâne des étudiants d’outils et de « cases studies » pourries pour en dériver des hochets managériaux moisis.
On ferme !
Alors faut-il fermer les business schools, comme que m’interrogeait il y a cinq ans (et accessoirement conclure que l’on sera jamais un bon manager sans formation en sciences sociales) ?
Si elles n’opèrent pas un retour aux fondamentaux, alors oui. Tant pis pour les managers en devenir. Mais on ne vous y prépare pas à exercer votre métier dans le monde réel et cruel des organisations.
Si elles s’appuient sur une littérature académique solide encore existante et des recherches sérieuses, alors non. Il faut les défendre et les développer.
Je constate maintenant depuis six ans que, passée la surprise et la difficulté d’appropriation à la lecture de textes et d’auteurs classiques, mes étudiants apprécient le retour au fondamentaux. Ils se débattent avec ces concepts, ces théories, ces textes exigeants et rugueux. Mais lorsqu’ils parviennent à les apprivoiser, ils repartent plus riches, moins idiots. Et ils le disent. Quelle satisfaction de recevoir quelques mois ou années plus tard un retour d’un ou d’une étudiante bien engagée professionnellement qui me dit en substance : « je vois exactement ce que cet auteur ou ce concept veut dire aujourd’hui. J’ai pu éviter de faire une erreur en me souvenant de cela. »
Managers : lisez, lisez, lisez !
Alors à défaut ou en complément de suivre un MBA ou un EMBA, managers lisez ! Lisez des ouvrages de sciences sociales. De la sociologie, de la sociologie des organisations, de l’anthropologie, de la psychologie, des sciences décisionnelles. Vous ne perdrez pas votre temps.
Vous développerez votre métis.
Et c’est déjà pas mal.