Il est stupéfiant de constater que nombre d’intervenants dans les organisations (coachs, consultants) ne disposent pas ou peu de formations en sciences sociales. Au moment du choix d’un prestataire, cela devrait être un « drapeau rouge ».
Le profil du coach est relativement bien connu (cf. Salman). Si certains exercent l’activité depuis bien longtemps et ont acquis une crédibilité et une légitimité par l’expérience longuement accumulée, une grande partie des nouveaux arrivants sur le marché sont le fruit d’une reconversion professionnelle plus ou moins tardive.
Lorsque je me suis retrouvé à moins de trente ans à faire du consulting dans des organisations, je considérais que je n’étais pas légitime, car je ne disposais d’aucune expérience sérieuse. Syndrome de l’imposteur. Mais, je m’accrochais à l’idée que ma formation en sciences sociales était susceptible de palier cette déficience. Il n’en était en fait rien. Double imposture : expérience absente, formation en sciences sociales faiblement mobilisable.
L’avantage avec le temps qui passe, c’est que l’expérience s’acquiert. On peut donc combler ce vide. En revanche, à moins d’entamer une formation passé l’âge habituel des études universitaires, on ne rattrape pas facilement un cursus académique sans efforts.
Ce qui soulève une question un peu provocante : peut-on être coach ou consultant sans formation en sciences sociales ? Ma réponse est plutôt négative. Et vous aurez noté que j’aurais pu formuler ma question ainsi : « peut-on être un bon coach ou consultant sans formation en sciences sociales ? » Mais je ne l’ai pas fait. A dessein. Je m’explique.
Connaissances et méthodologie
Deux raisons me semblent justifier ma position.
La première est liée au contenu des formations en sciences sociales. Qu’il s’agisse d’anthropologie, de sociologie, de science politique, ou de psychologie sociale, les sciences sociales fournissent un socle de compréhension des phénomènes sociaux qui permet au coach ou au consultant de disposer de capacités de compréhension et d’intervention dont il ne disposerait pas sans elles. Un anthropologue comprend ce que les rites sociaux signifient bien mieux qu’un coach qui anime un séminaire de team building à l’aide d’outils tout pourris appris dans un manuel ou une formation. Un sociologue sait que l’adhésion dépend moins de facteurs liés au mindset des employés que de facteurs contextuels et de la qualité des rapports sociaux. Un politologue est bien mieux en mesure de comprendre les raisons d’une décision absurde qu’un consultant qui prétend pouvoir les éradiquer en recourant au dernier hochet décisionnel mis sur le marché. Un psychologue social est en mesure d’analyser bien plus finement le phénomène de stupidité de groupe qu’un coach qui forment les travailleurs à faire du design thinking pour prendre de meilleures décisions. Bref, avec une formation en sciences sociales, on a une probabilité plus grande de dire quelque chose de pertinent. J’ai écrit « probabilité », pas certitude…
La seconde raison est méthodologique. Etre formé en sciences sociales, c’est, en principe, être formé à l’épistémologie. Soit aux conditions d’énonciation d’un savoir, à des méthodologies et à des cadres d’analyse. C’est-à-dire, savoir ce que sont une hypothèse, une thèse, un concept, une théorie, un paradigme, une variable dépendante, une variables indépendante, une probabilité, ce qui différencie la corrélation de la causalité, bref tous ces éléments qui font partie de ce qu’une personne formée aux sciences sociales est censée connaître afin de ne pas dire n’importe quoi. On arrêterait ainsi par exemple de lire que l’intelligence émotionnelle de Goleman est un concept valable et démontré. Et on arrêterait de l’utiliser en formation. De la même manière, on conclurait enfin définitivement que les MBTI, DISC et autres hochets ne relèvent pas de la connaissance scientifique, mais de la magie.
To be certified or not, that is…
Alors, je vous vois venir : « mais faut-il être nécessairement être formé avec certification académique à l’appui pour devenir coach ou consultant ? ».
La réponse est oui. Et non.
Oui, parce qu’une formation académique doit répondre à des critères spécifiques de qualité et de robustesse. Oui, parce que les certifications de coaching ne sont pas académiques et ne contiennent pas ou très peu d’éléments solides en sciences sociales, bien au contraire…
Non, parce qu’il existe aussi de mauvaises formations académiques, infiltrées par les pseudo-science et l’ésotérisme largement présents dans le coaching. Non, parce que l’on peut aussi acquérir une culture générale en sciences sociales en autodidacte en lisant des ouvrages sérieux qui enrichissent l’expérience personnelle acquise au fil du temps.
Tout ne se résume pas à un titre, à diplôme universitaire. Mais en revanche tout repose sur les connaissances et les compétences en sciences humaines d’un coach ou d’un consultant. Sans ces connaissances et ses compétences, le coach ou le consultant auront une tendance plus grande à bullshiter, à formuler des promesses factices, à vous vendre des hochets. Formulons donc l’hypothèse selon laquelle son assertivité et son immodestie seraient directement liées à son incompétence en matière de sciences sociales…
A l’inverse, celui ou celle qui dispose d’une culture large et approfondie en sciences sociales aurait une plus grande propension à formuler des assertions contextualisées, des hypothèses prudentes et des promesses modestes.
Conclusion : lorsqu’il s’agit de faire un choix de coach ou de consultant, jetez un coup d’oeil à deux choses : sa formation académique en sciences sociales, ses publications et ses références à la littérature scientifique…
Après chacun est libre de choisir…
Références :
Salman, S. (2021). Au bon soin du capitalisme. Le coaching en entreprise. Paris : Presses de Science Po.