Le leadership contemporain se doit d’être “authentique”. Mais, leader doit-il être fidèle à lui-même ou à des valeurs qui lui sont extérieures ? Et si par un ironique contresens cette “authenticité” invoquée n’était qu’un conformisme moral ?

Dans son dernier ouvrage intitulé “Etymologies pour survivre au chaos”, l’helléniste Andrea Marcolongo relève que ce n’est pas le manque qui menace nos paroles, mais l’approximation. La faiblesse de notre langue est due “à l’incurie de ceux qui se contentent du plus ou moins, qui nous pousse à renoncer dès le départ à l’effort nécessaire pour choisir le mot capable de rendre avec exactitude notre pensée en évitant méprises et malentendus”.
“J’ai relevé deux maux qui affligent le langage contemporain : d’un côté une hypertrophie incontrôlée qui provoque une surabondance de termes et une production effrénée de néologismes, comme si les mots que nous avons déjà ne suffisaient plus à exprimer ce que nous pensons. De l’autre, une faiblesse généralisée, presque une fragilité, qui nous pousse à ne pas avoir confiance en nos mots, à penser qu’ils ne nous suffisent pas, qu’ils ne sont pas assez précis et incisifs.” Andrea Marcolongo
Authentique, un adjectif élevé au statut de totem. Loin de faire son étymologie (“étymos” en grec signifie, d’ailleurs, “vrai”, “réel”, “authentique”…), on peut s’interroger sur l’avénement de ce terme qui a envahi l’économie, le coaching, le management et le leadership. On peut surtout être étonné à quel point ce “concept” repose sur un contresens majeur.
Le leadership authentique fait partie de ces concepts flous, qui nous semblent clairs à l’énonciation, mais qui nous échappent dès que l’on tente de le saisir. Disons qu’au fil des références, le “Leader authentique” est de manière générale celui ou celle qui est “fidèle à lui/elle-même” (“true to themselves”), ce qui semble assez proche de la définition ordinaire de l’authenticité comme un rapport fidèle à “l’être à soi”. Et puis, on insiste sur le fait qu’il ou elle est “bienveillant”, “bien intentionné”, “orienté sur les valeurs”, qu’il ou elle exerce son leadership “avec le coeur”, en “transparence”, sur la base d’une vision claire, qu’il ou elle “partage les succès avec les équipes” et est “intègre”, tout en étant “lucide sur soi-même” etc. Suivant les approches ou les modèles, l’accent est plus ou moins mis sur l’une ou l’autre des dimensions. Mais toutes nous présentent un individu profondément moral, guidé par des valeurs positives.
Authenticité : fidélité ou moralité ?
Sauf, qu’un profond contresens réside au coeur de cette idée du leadership authentique. D’un côté, être authentique consiste à être “fidèle à soi”, c’est-à-dire agir et se comporter selon sa nature, son être profond. Cela présuppose donc de connaître cet “être à soi”. Un Leader authentique serait donc celui ou celle qui agit selon sa nature (qu’il ou elle connait), que celle-ci soit “bonne” ou “mauvaise” : si Christophe est par nature prétentieux et arrogant, son authenticité lui commanderait de l’être tout autant comme Leader. De l’autre, on pare le leader authentique de vertus positives en nombre. Est authentique celui ou celle qui agit selon le code de vertus que la littérature et l’industrie du leadership prescrit qu’il ou elle soit. L’authenticité commande ici au Christophe prétentieux et arrogant par nature d’agir à l’inverse de façon bienveillante et humble.
“Si “être soi” est un devoir sacré, si ne pas transiger avec ses désirs, ses convictions ou ses aspirations profondes est un impératif auquel l’individu qui aspire à devenir maître de sa vie ne peut se soustraire, rien n’empêche de supposer que ces désirs et ces convictions puissent entrer en contradiction non seulement avec les conventions sociales, mais avec les exigences de l’intégrité et de la justice.” Claude Romano
Même terme, mais deux conceptions irréconciliables. A ma droite, l’authenticité comme quête de “l’être à soi vrai ” et comme idéal d’autoréalisation qui implique, par exemple, la recherche de son “why” fut-il peu reluisant; à ma gauche l’authenticité comme l’observance et la pratique de vertus morales dans la pratique du leadership. Dans le premier cas, l’authenticité est d’être fidèle à soi, ce qui peut amener potentiellement à adopter des comportements immoraux ou inadéquats. Dans le second cas, il s’agit d’être fidèle à une norme, c’est-à-dire l’opposé de l’authenticité. En conséquence, être un leader authentique consiste soi à se comporter potentiellement comme un “salaud” (si telle est notre nature), soit à se glisser dans un moule normatif après avoir appris à devenir “authentique”…
L’authenticité, ça marche ?
Mais au fond, pourquoi se préoccuper d’étymologie et de cohérence si le leadership authentique, ça marche ?
Le problème c’est que pas grand chose n’indique que cela marche. D’abord, les comportements les plus récompensés dans les organisations sont souvent ceux qui sont à l’opposé des valeurs prônées par le leadership authentique. Les Leaders révérés mondialement sont ou ont été le plus souvent des tyrans et des individus infréquentables. Ensuite, le leadership authentique s’inscrit dans la ligne du leadership transformationnel qui est potentiellement une source insondable de stupidité fonctionnelle dans les organisations. Enfin, parce que le leadership authentique se révèle à la pratique bien plus une posture que le Leader se construit qu’une réalité.
Pour autant, il ne viendrait à l’idée de personne de renoncer à plaider pour que les leaders adoptent des comportements moraux et qu’ils et elles soient “bienveillants”. Mais alors cessons de parler d’authenticité pour décrire ce conformisme, cette adhésion à un style de leadership inspirée de la psychologie positive qui, sous couvert de vous permettre de trouver votre “moi unique” de leader, vous invite à faire comme tout le monde. Désignons-le plutôt en fonction de ce qu’il prône : “leadership vertueux”, “leadership bienveillant”, “leadership moral”, “leadership positif” etc.
Quant à l’adjectif “authentique” et à l’authenticité personnelle, cette quête contemporaine pour l’identité “vraie”, chacun fera selon son désir. Pour ma part, je suis partisan du philosophe Clément Rosset qui affirmait que cette quête de soi est “inutile et inappétissante”. Mais c’est une autre histoire.
Références
Marcolongo, A. (2020). Etymologies pour survivre au chaos. Paris : Les Belles Lettres
Romano, C. (2019). Être soi-même. Une autre histoire de la philosophie. Paris : Gallimard.
Rosset, C. (1999). Loin de moi. Etude sur l’identité. Paris : les Editions de Minuit
Cette manie très politiquement correcte de mettre « il et elle ». Christophe, de la part de quelqu’un qui pourfend les vaines idéologies, les pseudo-sciences… souscrire à cette manie qui a beaucoup à voir avec le wokisme et un pseudo féminisme… C’est décevant. Mais peut être qu’il faut cela pour montrer patte blanche et être invité ici ou là. Vous n’en êtes pas encore à l’écriture inclusive qui discrédite immédiatement pour moi la personne qui l’utilise, j’arrête en général aussitôt ma lecture sauf quand j’ai envie de rire un peu… Mais vous êtes quand même dans la tartuferie du monde, alors que je vous apprécie pour votre perspicacité. Dommage.
Pour le dire autrement, avec ces « il ou elle », vous êtes dans une sorte de dhimmitude idéologique qui ne vous ressemble pas… Et merci quand même pour ce très bon article.
Une autre remarque… Vous n’oserez jamais aller jusque là de peur de vous griller à moins que vous souscriviez à l’idéologie qui joue l’intimidation au mépris de la science d’ailleurs… L’injonction mainstream à être « authentique » n’a t elle pas qqch à voir avec le wokisme… Je suis une fille dans un corps de garçon… Ce qui relèvait de la psychiatrie et demandait soin, suivi et attention sous le terme de dysphorie de genre, est devenu un phénomène sociétal mortifère poussé par l’idéologie du genre, judith Butler and co. Etre authentique, devient alors devenir ce que je crois être… au lieu de partir du réel, de me construire… Au lieu de m’efforcer d’être vertueux, de partir du réel, d’accueillir ma nature, je me mets en quête de mon moi authentique pour la fortune des coachs… et des chirurgiens. Sauf que là, c’est au prix de mutilations irréversibles… Bref. Vous y allez à la tronçonneuse, c’est vrai, mais il y a des sujets que vous vous gardez bien d’aborder. Soit que vous n’alliez pas jusqu’au bout de vos raisonnements, soit que vous n’osiez pas (ce que je peux comprendre, il n’y a pas de jugement dans mon propos) de peur de vous griller. Je signe d’ailleurs sous un pseudonyme. Une remarque, le wokisme n’est que le faux nez du socialisme. Il déplace la lutte des classes sur d’autres terrains… La logique woke reste marxiste. Au mépris du réel et au profit d’une surréalité fantasmée…
Voilà un joli procès d’intention sous la forme d’une mise à l’épreuve! Votre commentaire est d’autant plus ironique qu’alors même que vous m’accusez de ne pas aller jusqu’au bout de mes idées de peur de me griller, vous le publiez sous pseudo… Vous comprendrez donc que je peux difficilement le considérer autrement que comme une plaisanterie.
J’ai bien souligné si vous me relisez dans mon troisième commentaire, que je ne portais pas là un jugement mais que je vous interrogeais. J’ai bien appuyé moi même que je ne me risquais pas à publier sous mon vrai nom, autrement dit que j’étais peut être moi même pris dans cette dhimmitude woke. Je me cite: « Soit que vous n’alliez pas jusqu’au bout de vos raisonnements, soit que vous n’osiez pas (ce que je peux comprendre, il n’y a pas de jugement dans mon propos) de peur de vous griller. Je signe d’ailleurs sous un pseudonyme. » Mais vous pouvez me répondre qu’écrire celles et ceux à tout bout de champ ou toutes et tous n’a absolument rien à voir avec la fièvre idéologique du wokisme. Je pensais d’ailleurs que vous me répondriez cela. Vous pouvez aussi ne pas répondre… Vous êtes chez vous 🙂
Ps: Je ne vous fais pas un procès d’intention, mais vous avez raison, je vous mets à l’épreuve. Je vous « challenge ». Pour une bonne raison… J’aime vraiment vos livres et vos articles. Simplement je pense que vous pourriez aller plus loin et faire des liens que par prudence professionnelle vous ne faites pas(et c’est peut-être sage voire habile) . Mais peut-être que je vous prête mes idées et que vous ne pensez pas comme moi. Telle est ma question. Amicalement. John le Rouge. 😉