Pratiques spirituelles et partenariats ésotériques dans une grande école : le CAS de la HEG

Il y a un peu plus de trois ans, je publiais sur ce même site, une chronique intitulée « Gourous du management : ésotérisme et new age« , dans laquelle je pointais l’inanité de l’approche de Otto Scharmer, professeur au MIT, présentée sous le titre de « Theory U » en pointant notamment sur les références explicites et implicites de l’auteur à l’anthroposophie, à l’ésotérisme et à l’occultisme de Rudolf Steiner. Je concluais en relevant qu’une formation certifiante, un Certificate of Advanced Studies (CAS) en « Bonheur dans les organisations » reposant sur cette approche était délivrée à la Haute Ecole de Gestion de Genève (HEG).

Aujourd’hui cette formation certifiante affirme avoir formé déjà plus d’une centaines de participants et va entamer en 2026 sa sixième édition.

Si je reviens sur ce cas, c’est qu’au fil du temps, j’ai creusé la question (pas beaucoup, tant tout est déjà sous nos yeux…) et je me suis rendu compte que les liens entre cette formation et le mouvement anthroposophique est bien plus profond que la nature spirituelle et idéologique de la Theory U de Scharmer qui lui sert de fondement. Sans compter que loin de n’y enseigner que des « techniques » un peu moisies, on y promeut et réalise des pratiques spirituelles. Le tout dans un établissement académique public…

Un établissement public universitaire aux côtés des Anthroposophes

Sur la page de présentation du CAS, sous l’onglet « partenaires » on trouve tout d’abord le Eurasia Learning Institute (ELI). Selon leur site « l’Eurasia Learning Institute for Happiness and Wellbeing (ELI) est un programme de l’Association Eurasia, une organisation à but non lucratif basée en Suisse, laïque et non politique. ELI propose des programmes expérientiels et des processus collaboratifs liant la transformation intérieure à l’innovation sociale, pour un monde heureux et durable. » Bon tout cela est joli et paraît bien inoffensif, même si le qualificatif de « laïque » fait un peu tousser (voir plus loin)… Lorsque l’on va en bas de bas de la page d’accueil, on trouve la liste des « partenaires, amis et donateurs » (cf capture d’écran ci-dessous).

Et paf ! Le premier partenaire, ami ou donateur est la HEG qui est bien accompagnée… En peu plus loin, on trouve le Presencing Institute, qui est le bras armé de Scharmer et de sa Theory U. Ce qui confirme que cette approche est bien au coeur de la formation de la HEG et pas juste une méthodologie « innovante » lambda.

On passe sur les nombreux partenaires qui promeuvent la méditation ou la compassion, pour relever deux d’entre eux pour le moins problématiques. Le premier est une association allemande ouvertement anthroposophe Anthropoi qui se décrit ainsi :  » l’Association fédérale Anthropoi promeut les conditions de développement des personnes, des initiatives et des institutions de l’emploi social anthroposophique dans leur travail pédagogique, curatif, thérapeutique et social. En tant qu’association professionnelle, nous les aidons à développer en permanence le niveau et la qualité de leur travail. » La seconde n’est rien moins que la World Goetheanum Association, qui se présente ainsi : « l’Association mondiale de Goetheanum a été fondée le 18 mai 2018. C’est un réseau de partenaires, composé d’entreprises, d’institutions, d’initiatives et de travailleurs indépendants. L’Association s’engage pour l’avenir de l’homme et de la terre sur la base de la dignité humaine et de la responsabilité. Ses actions sont basées sur la vision d’un monde juste. Le réseau de partenaires se considère comme faisant partie d’un mouvement qui cherche, promeut et met en œuvre une nouvelle vision globale de l’être humain. ». Bref, derrière ces jolis mots, on trouve l’une des branches armée du mouvement anthroposophique. Et pas des moindres, puisque son adresse est celle du siège du mouvement mondial à Dornach en Suisse…

Pour rappel, le mouvement anthroposophique est un mouvement ésotérique, spirituel, occultiste et pseudo-scientifique. Il fait l’objet de la surveillance de diverses institutions publiques dans de nombreux pays en lien notamment avec l’enseignement (Ecoles Steiner-Waldorf), la santé (Weleda, médecine anthroposophique), ou l’agriculture (biodynamie)*.

Viennent alors immédiatement en tête les questions suivantes : que vient faire la HEG, une institution publique à vocation universitaire financée par les contributions publiques d’un Etat et canton laïque aux côtés d’associations promouvant des pratiques et des idéologies spirituelles, ésotériques, pseudo-scientifiques et occultistes, le tout dans le cadre d’un enseignement dont la méthode, les pratiques et le contenu ont un lien substantifique avec l’anthroposophie ? La HEG valide-t-elle donc cette association avec de tels « partenaires » ? La HEG valide-t-elle donc cet enseignement ?

Encens et gong à la HEG

La problématique ne se limite malheureusement pas à l’association de la HEG avec des partenaires… peu recommandables. Elle s’étend donc au contenu même de l’enseignement du CAS en question. Mais cela va plus loin encore.

On pourrait – même si cela pique – tolérer, par faiblesse, paresse ou indifférence, que soit enseignée une méthodologie ou une « théorie » managériale (Théorie U) ne reposant sur rien de sérieux et qui représente le degré zéro de ce que les sciences sociales, décisionnelles ou managériales sont capables de produire. Mais cela pique parce que l’on peut attendre autre chose de la part d’une institution académique. Ce que l’on peut plus difficilement tolérer, c’est l’enseignement et l’expérimentation de pratiques spirituelles, voire religieuses durant un enseignement public et cela dans les locaux mêmes de la Haute Ecole. Or, c’est bien ce qui est pratiqué durant cette formation comme en témoigne les images suivantes tirée d’une vidéo sur Youtube (visible à la minute 0:49).

Voilà donc que l’on pratique la méditation de pleine conscience en cours et en classe ! Alors on peut se dire que la méditation, c’est sympa, cool et inoffensif. On peut. Mais c’est passer à côté du fait que les évidences empiriques qui démontrent son efficacité sont… pour le moins faibles et équivoques**. Bon, là encore, on pourrait dire que cela n’est pas un problème très grave, certaines universités forment bien à l’homéopathie…

Le problème est que la méditation, n’en déplaise à ses thuriféraires, n’est pas une pratique laïque, mais bien une discipline spirituelle et religieuse profondément associée au bouddhisme, même mis à la sauce néolibérale occidentale***. Et à ce titre, elle n’a rien à faire dans le cadre d’un enseignement public ! Car il ne s’agit pas ici d’étudier une croyance d’un point de vue académique, mais bien de la pratiquer et de la promouvoir ! Que dirait-on si un professeur de théologie protestante transformait son enseignement à la Faculté de théologie de l’Université de Genève en prêche et en invitant ses étudiants à prier avec lui ? On dirait qu’il y a un problème ! Et à raison.

La porosité du monde académique aux pseudo-sciences et au spirituel

Comment la HEG peut-elle justifier la délivrance d’une formation dont les racines, les fondements, la méthode et les objectifs relèvent du spirituel en étant de surcroît associée à des branches d’un mouvement spirituel, ésotérique, pseudo-scientifique et occultiste ? Nous ne sommes pas dans une approche pédagogique « innovante » et « bienveillante », mais dans le promotion de pratiques spirituelles et pseudo-scientifiques dans un établissement public, avec de l’argent public, dans un canton et un état laïque ?

L’enseignement académique public me tient à coeur. La HEG me tient à coeur, J’y ai enseigné comme intervenant vacataire et je le fais à ce titre toujours au sein de la HES-SO dont la HEG est une branche locale. Cela m’attriste de faire de tels constats et de formuler de telles questions pour une institution à laquelle je tiens.

Espérons que ce phénomène de plus grande porosité du monde académique aux pseudo-sciences et au spirituel reste circonscrit… Malheureusement, on a pas de signe très positifs allant dans ce sens à se mettre sous la dent…

Références :

* Il faut aussi relever le caractère profondément raciste de la pensée de Rudolf Steiner qui établit une hiérarchie des races dans sa « philosophie ».
** voir l’excellent podcast de Metadechoc qui a consacré plusieurs épisodes à la méditation de pleine conscience et qui met à disposition de nombreuses références scientifiques. Ou encore le site de Freebinder qui lui consacre pas mal de ressources.
*** Voir l’article de Freebinder.

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12 réponses à Pratiques spirituelles et partenariats ésotériques dans une grande école : le CAS de la HEG

  1. Olive dit :

    Merci pour cet article très intéressant !
    Et quid des autres formations comme par exemple le CAS en développement organisationnel de la HES-SO Valais basé sur le modèle Trigon ?
    https://www.hevs.ch/fr/autres-formations/cas-hes-so-developpement-organisationnel-23679

  2. Karolina Grossrieder dit :

    Il est des textes qui interrogent un objet.
    Il en est d’autres qui révèlent surtout une posture.

    La chronique consacrée au CAS « Bonheur dans les organisations » de la HEG relève clairement de la seconde catégorie. L’usage répété de termes tels que « bullshit », « pseudo-science », « techniques moisies » ou encore « raciste » ne vise pas tant à éclairer un débat qu’à le clore par disqualification. Or, disqualifier n’a jamais constitué une démonstration académique.

    Permettez-moi donc, à la manière socratique, de poser quelques questions simples.

    Peut-on sérieusement prétendre défendre la rigueur scientifique tout en adoptant un vocabulaire polémique qui relève davantage du pamphlet que de l’analyse ?
    Peut-on dénoncer les effets de mode managériaux tout en cédant soi-même à une autre mode très contemporaine : celle de la dérision systématique et du soupçon généralisé à l’égard de toute approche qui intègre la dimension humaine, relationnelle ou réflexive du travail ?

    La HEG est une institution publique. Y enseigner implique, a minima, le respect de l’institution elle-même, de ses collègues, de ses dispositifs de formation et des participant·es qui les suivent. Mettre en scène publiquement une école supposément infiltrée par l’ésotérisme, l’irrationalité ou l’occultisme, avec l’argent du contribuable, ne relève pas de l’esprit critique : cela affaiblit la confiance envers l’institution que l’on prétend servir.

    Ayant suivi le CAS « Bonheur dans les organisations », je peux témoigner d’un fait simple — et sans doute décevant pour les amateurs de scandales : je n’y ai rencontré ni gourou, ni encens, ni endoctrinement spirituel. J’y ai en revanche vécu un travail exigeant sur la posture managériale, la responsabilité individuelle, la conscience de l’impact de ses décisions et la qualité du lien à l’autre. Balayer cela d’un mot commode n’en dit pas long sur la formation, mais beaucoup sur le refus de ce qu’elle invite à questionner.

    Votre ouvrage Leadership, agilité, bonheur au travail… bullshit ! appelle à « revaloriser l’art du management ». L’intention est louable. Mais une question demeure : quel art du management s’exerce par la disqualification, le mépris lexical et le refus d’expérimenter ce que l’on critique ? L’art, y compris managérial, suppose finesse, curiosité et travail sur soi — pas uniquement la dénonciation de ce qui dérange.

    Plus d’une centaine de personnes ont déjà suivi ce CAS. Elles ne l’ont pas fait par naïveté, ni par crédulité, mais parce qu’elles cherchent à exercer leur responsabilité professionnelle dans un monde complexe, instable et humainement exigeant. Leur aspiration à un monde du travail plus conscient, plus responsable et plus respectueux de l’humain n’est ni dangereuse ni ridicule. Elle est simplement exigeante.

    Comment ne pas s’interroger lorsque des propos aussi disqualifiants émanent d’un manager public, président de conseil d’administration et enseignant dans plusieurs institutions académiques de référence ?
    Quel message est ainsi transmis aux futur·es cadres et responsables publics quant à la manière de débattre, de critiquer et d’exercer une autorité intellectuelle ?

    Et surtout : peut-on durablement promouvoir un art du management fondé sur la responsabilité, tout en pratiquant publiquement la disqualification plutôt que le dialogue ?
    Ce qui semble poser problème ici n’est peut-être pas le « bonheur » au travail, ni même une formation en particulier, mais l’idée qu’un manager, un enseignant ou un intellectuel puisse être invité à travailler sur son ego, sa posture et sa relation à l’autre. Or cette invitation est inconfortable. Elle ne se réfute pas aisément par des mots. Elle ne se démonte pas par l’ironie. Elle se vit.

    Le débat académique mérite mieux qu’une guerre des idéaux, mieux qu’une inflation de qualificatifs disqualifiants. Il mérite du respect, de la nuance et une cohérence minimale entre ce que l’on enseigne du management et la manière dont on l’incarne publiquement.

    Car le monde professionnel n’a pas besoin de nouveaux juges.
    Il a besoin de femmes et d’hommes capables de se remettre en question.

    Karolina Grossrieder, participante du CAS
    « Bonheur dans les organisations »
    Haute École de Gestion – Genève

    • cgenoud dit :

      Bonjour,
      Merci pour votre commentaire et vos questions auxquelles je réponds volontiers.

      Mais avant de le faire, je relève, qu’alors que vous dénoncer une posture que j’adopterais au détriment de l’argumentation, vous reproduisez dans votre commentaire exactement ce que vous m’accuser de faire… Pas d’arguments contradictoires pour engager un débat, mais la stratégie rhétorique classique de la diversion.

      La terminologie utilisée dans ma chronique est assumée et adaptée au contenu. Si vous avez lu mon livre, ce que vous semblez avoir fait, vous y trouverez une définition très claire, je vous y renvoie. Si vous en avez une meilleure, je suis preneur. Ouvrons le débat. Sur les qualificatifs liés à l’anthroposophie (pseudo-science, raciste etc.) Cela est largement documenté. J’ai donné des sources. Si vous en avez d’autres, merci de partager. Quand au « moisie », c’est un terme qui m’est propre et qui signifie clairement ce qu’il désigne : des idées rances, des techniques non démontrées. Le terme vous choque ? Soit. C’est votre affaire pas la mienne.

      Le choix du ton et du style est réfléchi et assumé. Je m’en suis déjà expliqué dans une autre chronique : https://christophegenoud.ch/tronconner-en-nuance/. Il s’appuie sur l’ironie qui est une forme argumentative bien connue, mais qui n’est en effet pas toujours acceptée. Elle s’appuie sur la philosophie kunique (Diogène etc.). Elle ne vous convient. Dont acte.

      Sur le respect de l’institution, vous tentez ici un renversement de l’argumentation et de la charge, osée, mais peu efficace. Lorsque l’institution rompt avec les valeurs qui sont les siennes : rigueur académique, laïcité, et que l’on pointe sur ces écarts, qui ne respecte pas qui ? C’est en tolérant ce que je pointe dans ma chronique que l’institution mine la confiance que l’on peut mettre en elle. Ne renversons pas les responsabilités. Et à en lire le succès du post et des commentaires qui l’accompagne, la confiance est quelque peu érodée…

      Je ne doute pas que la formation vous apporté quelque chose. Il ne s’agit pas de cela ici. La seule question est : ce type de formation non-scientifique, reposant sur des prémisses relevant de l’ésotérisme, et des pseudos-sciences, le tout en s’associant avec des partenaires peu recommandables pour une institution publique, ce type de formation a-t-elle sa place à la HEG? C’est la question. Et la réponse est non.

      Que les personnes qui ont suivi cette formation l’ait suivie de bonne foi, sans doute. Je ne remets nullement cela en question. Mais savent-elles quels sont les fondements « théoriques » et ésotériques et pseudo-scientifique du cours ? J’en doute.

      Vous m’interpellez sur mon statut et mes fonctions pour tenter de disqualifier mon propos au prétexte que celui ne serait pas digne de celles-ci… Là encore, vous esquivez le fonds pour attaquer la forme et plus sournoisement la personne. Cela s’appelle de l’attaque ad personam. En rhétorique et en argumentation, c’est le degré zéro… Et surtout, cela vous exonère de fournir des arguments solides.

      Attaque que vous poursuivez assez sournoisement en sous-entendant que j’aurais bien besoin de travailler sur mon égo et que cela me serait… inconfortable… Wouah. Nous voilà dans les sous-sols de l’argumentation rationnelle : le procès d’intention psychologisant à deux balles.

      Pour terminer avec votre phrase conclusive, je propose (attention trigger warning, ceci est ironique!) qu’elle soit proposée au prix Champignac 2026 : elle est drôle, contradictoire et faussement « bienveillante » (aille je suis blessé dans mon égo).

      Sur ce merci encore pour votre commentaire. Si vous deviez entrer enfin dans une argumentation sur le fonds et pas sur la forme (intention, posture, attaque ad personam) en avançant de vrais arguments, les lignes de commentaire de ce post vous sont ouvertes et vous m’y trouverez pour débattre.

      Bien à vous,

      Christophe Genoud

      • Karolina Grossrieder dit :

        Je vous remercie pour votre réponse détaillée. Puisque vous m’invitez explicitement à entrer dans une argumentation de fond, je me permets d’y répondre point par point, de manière factuelle et posée.

        1. Sur la prétendue « diversion » et l’absence d’arguments
        Mon propos initial ne visait pas à esquiver le fond, mais à questionner un niveau que vous écartez d’emblée : celui de la posture discursive, de ses effets et de sa compatibilité avec une prise de parole publique à caractère institutionnel. Interroger la forme n’est pas une diversion ; c’est une dimension pleinement légitime du débat académique, en particulier lorsque la forme conditionne la réception, l’accessibilité et la possibilité même du dialogue sur le fond.

        2. Sur la scientificité, les sources mobilisées et l’argument économique
        Vous exigez une scientificité stricte du CAS, tout en mobilisant comme références principales des podcasts, blogs et médias éditoriaux (dont Méta de Choc), qui ne relèvent pas eux-mêmes de la recherche scientifique au sens académique : absence de comité de lecture, de production de données originales et de validation par les pairs. Il ne s’agit pas de disqualifier ces ressources, mais d’en situer clairement le statut épistémologique.

        Dans ce même registre s’inscrit l’argument économique fréquemment mobilisé, notamment autour du « marché de la méditation » estimé à environ 4 milliards USD. Pris isolément, ce chiffre peut sembler significatif ; replacé dans un contexte plus large, il demeure marginal au regard des secteurs du management, du conseil, de la formation professionnelle et de l’enseignement supérieur, qui représentent chacun des centaines de milliards, voire des milliers de milliards, de dollars à l’échelle mondiale. Il ne s’agit pas de nier l’existence d’intérêts économiques, mais de souligner qu’un tel argument, lorsqu’il est mobilisé de manière sélective, relève davantage d’un effet rhétorique que d’une analyse structurelle cohérente.

        3. Sur l’anthroposophie et les raisonnements par extension
        Que l’anthroposophie fasse l’objet de critiques documentées est un fait. En revanche, assimiler sans nuance l’ensemble des pratiques, outils pédagogiques ou cadres managériaux contemporains à un socle ésotérique homogène relève d’un raisonnement par extension, qui ne rend pas justice à la diversité réelle des usages, des intentions et des cadres d’application observables sur le terrain.

        4. Sur l’expérience des participant·es
        Vous indiquez que la question n’est pas ce que la formation a apporté aux participant·es. C’est précisément là que nos désaccords apparaissent. En formation managériale et en sciences humaines appliquées, les effets observables sur les pratiques professionnelles, les postures managériales et la qualité des relations constituent également des critères pertinents d’évaluation, aux côtés des cadres théoriques mobilisés.

        5. Sur l’ironie comme choix rhétorique
        Vous précisez que le recours à l’ironie est un choix réfléchi, assumé, et inscrit dans une tradition philosophique. Je n’en conteste ni la légitimité théorique ni l’existence comme forme argumentative. La question que je soulève est d’un autre ordre : celle de l’adéquation entre ce registre et le contexte institutionnel dans lequel il est mobilisé.
        Dans une prise de parole publique portant sur une formation académique, ses enseignant·es et ses participant·es, l’ironie n’est pas neutre dans ses effets : elle introduit une asymétrie relationnelle, désigne implicitement des cibles et tend à fermer l’espace du dialogue. Interroger ce choix ne revient donc pas à en contester le droit, mais à en questionner la pertinence et les conséquences, au regard des responsabilités associées à une parole institutionnelle.

        6. Sur l’accusation d’attaque ad personam
        Questionner la cohérence entre une parole publique, des fonctions institutionnelles et leurs effets ne constitue pas une attaque ad personam, mais une interrogation sur la responsabilité associée aux rôles occupés. Il n’a jamais été question, de ma part, de disqualifier votre personne.

        Il me semble que nos désaccords portent moins sur les valeurs que sur les chemins choisis pour les honorer. Je perçois chez vous une volonté forte de défendre la rigueur, la laïcité et la protection contre les dérives ; ce sont des valeurs que je partage. J’y ajoute pour ma part la préoccupation du lien, du vécu humain et des effets concrets des dispositifs éducatifs et managériaux.

        Ces vigilances ne sont pas incompatibles. Elles sont, à mes yeux, complémentaires. Je n’ai pas l’intention de prolonger cet échange au-delà de ce message, mais je souhaitais répondre avec clarté et respect à votre invitation à argumenter sur le fond.
        Cordialement
        Karolina

        • Karolina Grossrieder dit :

          Je me permets également une Chronique à mon tour.
          « Aux origines du management, de la méditation et des faux procès en scientificité ».

          Il est tentant, dans le débat public, de disqualifier certaines pratiques au motif de leurs origines idéologiques ou culturelles. La méditation serait ainsi suspecte parce que née dans des traditions spirituelles ; certaines approches managériales ou éducatives seraient disqualifiables parce qu’empreintes de « New Age » ou d’ésotérisme.
          Cette manière de raisonner mérite pourtant d’être interrogée.

          Le management moderne n’est pas né dans un vide axiologique. Il s’est constitué à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle dans des contextes industriels, productivistes et bureaucratiques très situés. Le taylorisme a pensé l’humain comme une variable d’optimisation. Le fordisme a institutionnalisé la chaîne de montage et la division extrême du travail. Max Weber a théorisé la bureaucratie comme organisation rationnelle fondée sur la règle, la hiérarchie et l’obéissance fonctionnelle.

          Ces outils ont produit de l’efficacité. Ils ont aussi produit de la déshumanisation. L’histoire du XXᵉ siècle a montré que des dispositifs organisationnels rationnels pouvaient être instrumentalisés dans des contextes autoritaires, jusqu’au pire. Hannah Arendt l’a analysé avec précision : le mal peut devenir banal lorsque la responsabilité individuelle se dissout dans les procédures.

          Faut-il pour autant disqualifier le management dans son ensemble ? Évidemment non.
          Mais cette histoire rappelle une chose essentielle : aucun outil n’est moralement neutre par essence. Tout dépend de son usage, de son cadre et de la conscience de celles et ceux qui l’emploient.

          La méditation suit une trajectoire comparable. Oui, elle a des racines spirituelles anciennes. Mais elle n’est ni monolithique ni dogmatique. Elle a existé sous des formes religieuses, philosophiques, éthiques, introspectives. Sa réappropriation contemporaine dans des cadres laïcs — santé, psychologie, éducation, management — relève de processus de sécularisation et de contextualisation bien connus des sciences sociales. Assimiler toute pratique méditative à une entreprise religieuse ou ésotérique relève d’un raccourci conceptuel.

          Si l’on devait disqualifier une pratique à l’aune exclusive de ses origines, alors :
          – le management devrait être rejeté pour ses racines industrielles et bureaucratiques
          – l’école publique devrait être interrogée pour ses usages historiques de la discipline, de la punition et de l’humiliation
          – une large part de nos institutions contemporaines deviendrait indéfendable.

          Ce raisonnement est intenable.

          La question sérieuse n’est donc pas d’où viennent les pratiques, mais ce que nous en faisons aujourd’hui :
          – dans quels cadres institutionnels
          – avec quelles limites
          – pour quels effets observables
          – avec quelle responsabilité éthique.

          Les sciences humaines et sociales nous rappellent également que la validité d’une pratique ne se réduit pas à des critères strictement expérimentaux. Former des managers, des enseignants ou des responsables publics ne consiste pas uniquement à transmettre des modèles théoriques, mais à travailler sur des postures, des relations et des responsabilités. Les effets concrets sur les pratiques professionnelles, le lien humain et la capacité de discernement constituent aussi des critères légitimes d’évaluation.

          Opposer rigueur scientifique et pratiques réflexives, rationalité et conscience, relève d’une simplification excessive. Les dérives existent, bien sûr. Mais elles ne sauraient disqualifier toute tentative de réintroduire de l’humain là où des modèles purement technocratiques ont montré leurs limites.

          Le débat mérite mieux que des procès en illégitimité fondés sur des amalgames.
          Il mérite une interrogation exigeante sur les usages, les cadres et les responsabilités.
          C’est à cette condition seulement que la critique devient féconde.

          • cgenoud dit :

            Ravi de savoir que vous avez finalement décidé d’entrer dans le débat ! Merci pour cette contribution.

            Voici ma réponse.

            Je ne disqualifie pas la méditation, je la remets à sa place sur deux plans. 1° les effets qu’on lui prête ne sont pas démontré à la hauteur des promesses formulées. 2° Elle est une pratique spirituelle. Lui dénuer cette qualité revient à la vider de sa substance. Je me pose donc la question de savoir si une pratique spirituelle, dans le cadre d’un enseignement public et en « classe » est légitime. Ma réponse est non. Pour votre information, je suis un praticien de la méditation. Je fais du tir à l’arc et elle m’aide à me concentrer. C’est déjà cela et c’est déjà bien. De là à dire qu’elle fait de moi un meilleur manager… Non seulement cela n’est pas vrai, mais c’est surtout pas démontré.

            Votre argument sur l’origine d’une discipline comme levier pour la disqualifier est un sophisme. Non seulement, je ne disqualifie pas la méditation par son origine, je dis simplement que comme pratique spirituelle, elle n’a pas sa place dans un enseignement public. Mais le faire serait idiot. Nous nous rejoignons sur le fait qu’il faut contextualiser, même le management et la description de ses origines et de ses aspects sombres, comme vous le faites et sur quoi je vous rejoins. Mais puisqu’il faut contextualiser et parler des origines, il me semble interessant de savoir que la Theory U est profondément traversée par l’anthroposophie pour en comprendre les enjeux. Tout comme la méditation est spirituelle par nature, même si celle qui est pratiquée aujourd’hui a été largement occidentalisée. Et puis ne faites pas dire ce que je n’ai pas dit : je n’ai jamais dit que la méditation était ésotérique. Mais spirituelle oui.

            Sur la validité des sciences humaines, je me permets de vous renvoyer à ma réponse à Mme Graf dans le même fil.

            Réintroduire, l’humain dans le management écrivez-vous. Totalement d’accord ! Mais à coup de méditation et de développement personnel ? Sérieusement ? Attaquons-nous aux théories du management elles-mêmes. Il y a une littérature critique managériale, sociologique, psychologique abondantes qui peut alimenter des formations et des CAS, avant de se lancer dans le développement personnel et faire peser le poids sur l’individus sommé de se transformer exonérant ainsi à bon compte les organisations.

            Cordialement.

            CG

        • cgenoud dit :

          A mon tour de vous répondre.

          1. OK dont acte, la forme ne vous plait pas.

          2. Relisez-moi. Dans ma chronique, je revois au podcast ET aux références d’articles scientifiques peer-reviewed que l’autrice à mis pour appuyer son propos. Donc oui, les références scientifiques sont bien présentes et disponibles. Sur l’argument économique, relisez-moi aussi : je n’en fait pas mention. Pour tout dire, il n’est pas très pertinent, je vous le concède. Mais je ne l’ai pas utilisé.

          3. Vous écrivez : « En revanche, assimiler sans nuance l’ensemble des pratiques, outils pédagogiques ou cadres managériaux contemporains à un socle ésotérique homogène relève d’un raisonnement par extension, qui ne rend pas justice à la diversité réelle des usages, des intentions et des cadres d’application observables sur le terrain. » Vous me faites un procès d’intention et me faites dire ce que je n’ai pas dit. Je parle de cette formation, pas de « l’ensemble des pratiques, outils pédagogiques ou cadres managériaux contemporains ».

          4. Oui, nous divergeons. Sans nier l’apport de cette formation pour ses participants. On ne juge pas une formation à cette seule aune. Les utilisateurs de l’homéopathie ont aussi une expérience positive. Sauf que celle-ci n’a strictement rien avoir avec l’efficacité de la substance qui leur est donnée. On ne peut donc pas se fonder sur l’expérience personnelle. Il faut élargir le critère. Mais à vous suivre, la HEG devrait-elle mettre sur pied une formation en astrologie parce qu’à ne pas douter, les participants auront beaucoup de plaisir à y prendre part ? Avouez que cela serait absurde. Non ?

          5. Dont acte, l’ironie ne vous convient pas. Il n’en reste pas moins qu’elle est un outil puissant pour ouvrir un échange (la preuve…) et qu’elle est susceptible d’aiguiser le débat. Mais je concède qu’elle n’est pas acceptée par tous. Et puis, sur la nature des échanges académiques et institutionnels, je me permets de vous conseiller la lecture des deux tomes de « La Saga des intellectuels français » par François Dosse. Vous verrez qu’en matière d’ironie, je suis un modeste et petit joueur.

          6. C’est pourtant ce que vous avez fait : délégitimer un propos en recourant à des arguments contextuels lié au statut du locuteur… Cela s’appelle de l’ad personam.

          Au delà de nos divergences, je vous remercie d’avoir réagi et d’avoir pris part au débat. Cela est précieux et sur ce point, je crois que nous nous rejoignons.

          Cordialement.

          CG

          • Karolina Grossrieder dit :

            Cher Monsieur,
            Le débat intellectuel m’intéresse, l’ironie aussi, lorsqu’elle sert la compréhension mutuelle.
            Nous nous sommes éloignés de la question centrale, qui était pourtant simple : le CAS « Bonheur dans les organisations » a-t-il sa place à la HEG ?
            Ma réponse demeure oui. Cette formation est riche, exigeante, et ses objectifs sont clairs. Elle apporte à de nombreux professionnels des outils de réflexion, de responsabilité et de discernement dans des contextes organisationnels complexes.
            Bonne suite à vous.
            Cordialement. Karolina.

  3. Ixe dit :

    Je vous invite à lire l’ouvrage recommandé par le BMJ : ‘Remèdes mortels et crime organisé’ pour vous faire une idée sur l’efficacité de la ‘bonne science’.

  4. Joëlle Graf dit :

    Cher Monsieur,

    Avez-vous suivi cette formation avant de la disqualifier et prétendre qu’il y ait des pratiques spirituelles, voir ésotériques ?

    Il me semble que vos propos sont dénués de critiques constructives et surtout de connaissances réelles du contenu et de la manière dont celui-ci est enseigné et dans quel cadre.

    Vous avez oublié de mentionner que la formation s’appuie aussi sur l’intelligence émotionnelle de Daniel Goleman. Il n’est pas lié à un mouvement anthroposophique, ni à un mouvement spirituel. Daniel Goleman est psychologue de formation.
    https://www.danielgoleman.info/

    Saviez-vous que les Hôpitaux Universitaires de Genève promeuvent la mindfulness, institution paraétatique par excellence ?
    A la lecture des pages internet, les objectifs de la mindfulness ne sont pas spirituels mais concerne la corporéité et la santé mentale.

    cf ci-dessous les liens.
    ?https://www.hug.ch/evenement/pleine-conscience-dans-monde-mutation
    https://www.hug.ch/specialites-psychiatriques/approches-basees-sur-pleine-conscience-mindfulness
    https://enfants-ados.hug.ch/meditation-pleine-conscience

    Vous parlez de la « bonne science ».
    La première chose que j’ai apprise à la FAPSE de l’Unige est que tout est situé et contextuel, rien n’est objectif à 100%.
    Le chercheur et la chercheuse ne sont pas impartial, ne peuvent fondamentalement pas l’ être.

    Le management n’est pas une science dure et la société évolue.
    Les travailleurs aspirent à autre chose, à plus d’humanité, à avoir du sens au travail, de la reconnaissance pour les tâches effectuées, etc… et pas seulement être efficient, rentable au détriment de leur santé (mentale et physique) et parfois maltraité par leur hiérarchie.

    Cher Monsieur, je suggère que vous suiviez ce CAS Bonheur dans les Organisations avant d’écrire une chronique managériale en toute connaissance de cause. Vos propos seront, je pense, plus nuancé et moins disqualifiant !

    Avec mes salutations distinguées.

    Joëlle Graf

    • cgenoud dit :

      Madame,

      Merci pour votre commentaire. La présentation du cours est explicite sur sa méthode, son approche et sur son contenu. C’est donc là-dessus que je me fonde.

      Pour Goleman, c’est intéressant que vous le mentionniez parce que sa contribution et son concept d’intelligence émotionnel et son quotient émotionnels sont très contestés et font l’objet de multiples critiques, conceptuelles, méthodologiques, théoriques etc. Je vous invite à lire à ce sujet G. Matthews, M. Zeidner & R.D. Roberts. Emotional Intelligence. Science & Myth. Boston, 2002. Massachussets Institute of Technology Press;G. Matthews, M. Zeidner & R.D. Roberts. Emotional Intelligence. Science & Myth. Boston, 2002. Massachussets Institute of Technology Press;R. T. Warne. In The Know. Debunking 35 Myths About Human Intelligence. Cambridge University Presse, 2020. Si Goleman n’est pas lié à l’anthroposophie (ce qui n’est pas le cas de Scharmer), son concept ne saurait sérieusement être invoqué à tort et à travers comme une réalité solide.

      Je sais parfaitement que les hôpitaux ont recours à la méditation. Mais relisez-moi attentivement, je relate ce que la littérature scientifique faite de méta-revue sérieuses dit : l’effet de la méditation va de nul à faible, voire modéré et ne fait pas mieux que d’autres pratiques actives sur nombre d’items. Il se trouve que j’ai pratiqué la méditation de pleine conscience… Le fait d’associer la méditation à la corporéité est un truisme. Cela revient à ne rien dire. Quant à l’associer à la santé mentale, ce lien n’a pas été scientifiquement démontré. Nombre d’études faites ont même montré qu’elle pouvait augmenter le risque d’anxiété et de dépression. Je vous renvoie aux références scientifiques listées sur le site Metadechoc mentionné dans ma chronique.

      Je ne fais pas référence à la « bonne science », mais à la science plus simplement. Si l’on est dans une approche socio-constructiviste de la science, c’est-à-dire que l’on adopte un point de vue relativiste, alors effectivement, il n’y a pas de vérité scientifique. Non seulement cela est faux, mais c’est un argument qui s’autodétruit puisqu’affirmer qu’il n’y a pas de vérité est l’énonciation d’une vérité potentielle qui s’auto-dissout si elle est vrai… C’est l’aporie suprême du relativisme. Quant à dire que les sciences sociales ne sont pas des sciences dures, c’est un truisme. Mais un truisme creux. Parce que les sciences sociales ont des méthodologies scientifiques. Si elle n’affirment pas souvent une loi générale positive, elle permettent par leurs dispositifs méthodologiques d’invalider des hypothèses et des théories fausses ou bancales (ex. intelligence émotionnelle). Quant à l’impartialité du chercheur, je me permets de vous renvoyer aux écrits de Max Weber.

      Vous écrivez : Les travailleurs aspirent à autre chose, à plus d’humanité, à avoir du sens au travail, de la reconnaissance pour les tâches effectuées, etc… et pas seulement être efficient, rentable au détriment de leur santé (mentale et physique) et parfois maltraité par leur hiérarchie. » Sur ce point nous sommes parfaitement d’accord. Mais pensez-vous sérieusement que c’est ainsi que l’on va atteindre cet objectif ? En demandant à l’individu de faire un travail sur lui-même en faisant de la méditation et en s’appuyant sur une méthode insipirée de l’anthroposophie pour y parvenir ? Cette formation participe du développement personnel qui n’est rien d’autre que l’instrumentalisation de l’individu au service de l’organisation. Je vous invite à lire à ce sujet D. Linhart et Sophie Le Garrec sur l’instrumentalisation du bonheur. Je me bats dans mes écrits et dans mes enseignements pour atteindre le même but que vous. La différence : je ne place pas la responsabilité de cela sur l’individu, mais sur une action collective des acteurs au sein des organisation qui doivent refuser cette instrumentalisation.

      Enfin, à vous suivre, aucune personne n’ayant été formé à l’astrologie ne devrait pouvoir la critique et la présenter pour ce qu’elle est : une fumisterie, une pseudo-science. Cette formation énonce parfaitement sa méthode, son contenu et ses objectifs. Bien suffisant pour pouvoir se faire une idée assez claire de ce qu’elle vaut. Et vous avez-vous lu intégralement Scharmer ?

      Avec mes remerciements pour votre contribution.

      Christophe Genoud

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